Quelle motivation anime les élèves, les apprentis, quand ils apprennent?

On ne s'intéresse vraiment à un enseignement que dans la mesure où l'on pense qu'il peut nous être utile !

Devoirs : pourquoi les élèves n'en font pas plus que ce que demandent les profs?

Yann Roche, Grenoble École de Management (GEM)

Des exercices facultatifs pour s’entraîner en maths, des idées de lectures pour enrichir des cours de lettres ou éclairer des chapitres d’histoire… Jamais les enseignants n’ont manqué d’imagination pour suggérer des pistes de travail complémentaire à leurs élèves. Mais, quelles que soient les générations, ces conseils ne rencontrent en général que peu d’échos. Comment expliquer ce succès si limité ? À l’heure où chacun est invité à apprendre à apprendre et à se former tout au long de la vie, peut-on espérer changer la donne ?

Des penseurs aussi différents que Spinoza, Freud ou Piaget ont mis en avant cette réalité profonde de la psychologie humaine : l’homme entretient un rapport pragmatique avec la connaissance. En clair, il ne s’y intéresse vraiment que dans la mesure où elle peut lui être utile ! Citant Proust, le philosophe Olivier Reboul l’expliquait dans son ouvrage Qu’est-ce qu’apprendre ? avec humour : « chacun reçoit plus ou moins bien l’information selon qu’elle correspond à ses besoins ou à ses intérêts. L’indicateur des chemins de fer est le plus beau des romans d’amour, du moins si l’on est amoureux et si l’on n’a pas d’autre moyen de transport ».

Ce fait psychique, très robuste, opère même dans des contextes inattendus. Ainsi, Clair Michalon, expert en interculturalité, constate que dans des environnements difficiles – forêt tropicale, désert, région pauvre – où la vie est précaire, les personnes âgées sont davantage respectées que dans nos sociétés occidentales plus aisées. Cette proximité intergénérationnelle est-elle une spécificité culturelle ? Non, répond cet auteur, notant que, partout où l’existence est risquée, les jeunes générations trouvent intérêt à se rapprocher de leurs « anciens ». L’enjeu sous-jacent, c’est de comprendre comment, en milieu hostile, ils sont parvenus à vivre « vieux », et de pouvoir les imiter.

Le poids du contexte

Dans le champ de la psychologie, ce rapport utilitaire au savoir a trouvé un éclaircissement au travers du principe de viabilité. Une connaissance utile n’est pas une connaissance nécessairement bien construite ou juste mais une connaissance viable, c’est-à-dire une connaissance suffisante pour réduire les obstacles ou les contraintes dans notre environnement.

Prenons un exemple, parmi cent. Dans la vie quotidienne, peu de monde connaît le fonctionnement de son véhicule, puisque tomber en panne, entouré de garagistes et d’assureurs, n’a pas d’incidence grave. L’ignorance, en pareil cas, est viable. Mais qu’il nous vienne un jour l’idée de rouler dans le désert, celle-ci ne le sera plus et l’appréhension du danger aura tôt fait de nous transformer en apprenants zélés de la mécanique.

Ainsi, face aux apprentissages, l’individu n’est pas spontanément enclin à développer au mieux l’étendue ou la qualité de ses connaissances, mais cherche plutôt à limiter ses acquisitions à ce qui lui semble viable dans le contexte où il se trouve.

Un lien stratégique aux études

En milieu scolaire ou universitaire, le comportement des étudiants reflète ce fond psychologique. Interrogeant des étudiants universitaires sur leurs manières d’apprendre, Saeed Paivandi, professeur en sciences de l’éducation, découvre qu’une grande majorité d’entre eux développe un rapport stratégique aux études.

Ils sont ainsi 36 % à travailler dans une perspective utilitariste. Leur motivation n’est pas vraiment « apprendre pour savoir » mais apprendre pour obtenir des bonnes notes, réussir aux examens et s’assurer un bon avenir professionnel. Le plus souvent studieux, travailleurs, organisés, ces étudiants cherchent surtout à remplir les exigences académiques. Ainsi, calculent-ils la viabilité de leur engagement pour progresser sans encombre dans leurs études.

Une autre grande fraction des étudiants (34 %) joue délibérément sur la corde raide en déployant une approche « minimaliste » du travail : « C’est une perspective, précise l’auteur, dans laquelle les étudiants se contentent consciemment d’un minimum indispensable pour valider leurs cours… On ne voit pas d’enthousiasme chez eux, mais très souvent un apprentissage superficiel et fragmenté. » Ceux-là, pourrait-on dire, vivent à la limite de viabilité de leur implication.

Une fois décomptés les élèves désengagés des études, les « désimpliqués » (11 %), on ne trouve finalement que 19 % d’individus non-stratégiques, répondant à l’idéal académique : des étudiants qui, selon Saeed Paivandi, « privilégient la compréhension et le sens », « s’approprient le savoir d’une manière personnalisée » et « dont le ressort est le plaisir d’apprendre ».

Un enjeu pédagogique

Mais rien n’est figé dans les attitudes des étudiants, ajoute aussi Saeed Paivandi, et, certainement, la pédagogie peut jouer un rôle dans leur mobilisation. C’est d’ailleurs ce qu’a montré il y a près de vingt ans un jeune professeur, las de voir ses élèves ne travailler qu’à l’approche des examens. Pour transformer leur rapport au savoir, il inventa la classe inversée, où les étudiants prennent connaissance des contenus d’enseignement chez eux, avant de venir en classe décrypter les savoirs emmagasinés.

Fini la mémorisation des connaissances au dernier moment ! Désormais, les étudiants effectueraient des apprentissages en profondeur toute l’année et l’essentiel de cet approfondissement se ferait dans la salle de classe, avec l’enseignant.

Ce faisant, ce pionnier n’eut pas seulement l’audace de bouleverser l’organisation spatiale des cours. Il eut surtout le génie pédagogique de rendre toutes les tâches cognitives obligatoires. Avec lui, le « faites-en plus ! » cessait d’être un simple conseil sans suite pour devenir l’essence même d’une pédagogie explicitement contraignante et à laquelle nul étudiant ne pourrait se soustraire sans risquer d’échouer !

Ce qui, finalement, revenait à modifier les critères de viabilité du rapport au savoir : « travailler superficiellement » n’était plus viable dans le cadre de la classe inversée ; à l’opposé, « travailler en profondeur » figurait la condition requise de « survie scolaire » de chaque étudiant.

Il en va du cognitif comme du biologique : l’individu s’adapte à son environnement extérieur et à ses modifications. Eric Mazur, dont nous venons d’évoquer le passé, l’avait bien compris en demandant plus à ses étudiants. Toujours professeur de physique à l’université d’Harvard, il dirige une classe inversée dont le succès est internationalement reconnu !The Conversation

Cet article est republié à partir de The Conversation sous licence Creative Commons.

Yann Roche - Ingénieur-chercheur en pédagogie, Grenoble École de Management (GEM)  -  23/11/2018

Votre avis:

  • Avis (1) de : Raph (Mardi 27 novembre 2018)

    Vive la classe inversée, bien plus en phase avec l'évolution des mentalités chez les apprentis que les méthodes académiques actuellement appliquées et jamais remises en cause par les institutions paresseuses

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2ème année 554 € (37% SMIC) 734 € (49% SMIC) 914 € (61% SMIC)
3ème année 794 € (53% SMIC) 974 € (65% SMIC) 1 169 € (78% SMIC)